Le Bloc-notes : Comment peut-on être Français ?
- M.de_Fraguier
- 1 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 mars
“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)

Cette question peut se comprendre de différentes manières.
Pour ceux de ma génération, elle rappelle le célèbre : « Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? », tiré des Lettres persanes de Montesquieu. Afin d’éviter la censure, le philosophe des Lumières, vulgarisateur du principe de la séparation des pouvoirs, invente la correspondance de deux seigneurs iraniens en voyage dans la France du XVIIIe siècle pour critiquer la monarchie absolue et les mœurs de la Cour et de la Ville. Ici, la question est ironique. Elle manifeste l’étonnement, voire l’incompréhension devant tout ce qui est étranger.
Elle peut être prise dans un sens purement juridique : que dit la loi ? Le Code civil y répond (art. 18 à 20) en distinguant, dans l’ordre, être Français « par filiation » (le droit du sang), « par la naissance en France » (droit du sol) et « lorsque l'un de ses parents au moins y est lui-même né » (double droit du sol). Précisons que le Conseil constitutionnel, s’appuyant sur l’article 34 de la Constitution, ne reconnait pas de valeur constitutionnelle à notre législation sur la nationalité. Il est donc faux de déclarer, comme l’a fait l’ancien président François Hollande, que « le droit du sol fait partie des principes fondamentaux de la République ». D’autant plus, que ce droit remonte à la monarchie : ceux qui naissent sur le sol du royaume de France sont sujets du roi ! Il est tout aussi faux d’affirmer que « l’extrême droite veut revenir au droit du sang », ce droit étant déjà dans la loi, en première place, et ce n’est pas une mesure partisane puisqu’on le retrouve dans tous les pays !
Son successeur n’a pas été mieux inspiré en déclarant que : « La France a toujours été une terre d’immigration. Cela fait partie de notre ADN, c’est la force de notre pays ». Déclaration péremptoire à classer dans le florilège macronien au même titre que « La colonisation est un crime contre l’humanité » (ce qui explique sans doute que l’écrasante majorité de la diaspora algérienne se trouve en France ?!) ou encore : « L’art français, je ne l’ai jamais vu » (pour mémoire, la cathédrale Notre-Dame de Paris est un des modèles de « l’art français » à l’époque médiévale !).
La France a-t-elle toujours été une terre d’immigration ? Le professeur François Héran, titulaire de la chaire Migrations et société au Collège de France, souligne tout au contraire que c’est un phénomène récent dans notre longue histoire. À l’appui de sa démonstration, il utilise, entre autres, l’application Ngram Viewer de Google pour dater l’occurrence des mots. Ainsi, les expressions comme « immigrants », « immigrés », « jus sanguinis », « jus soli », « nationalité française », « nationalité d’origine », n’apparaissent dans la littérature francophone que dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Ceci est par ailleurs confirmé par le dictionnaire de l’Académie française : ce n’est que dans sa septième édition (1878) qu’entrent les mots « immigration » et « immigrant », et dans sa dernière édition pour le mot « immigré ».
Ainsi, n’en déplaise à notre président (mais, comme le disait la journaliste Françoise Giroud : « On ne tire pas sur une ambulance » - c’était en 1974 !), la France n’a pas toujours été une terre d’immigration, sauf à considérer que notre pays est né avec la Troisième République ! (Je vous renvoie à mes blocs-notes de septembre 2023 : Aux origines de la France et de janvier 2024 : C’est fou tous ces étrangers qui ont fait l’histoire de France ».)
Quant à notre “ADN”, il faut le chercher dans le christianisme, « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Évangile de saint Matthieu), et la “force” de la France durant l’Ancien Régime se trouvait dans la forte natalité de sa population, qui en faisait le pays le plus peuplé d’Europe.
Pour conclure, cette question peut aussi se comprendre : « Comment peut-on être Français lorsqu’on était étranger ? ». Par assimilation, c’est-à-dire « par une connaissance suffisante de la langue, de l'histoire, de la culture et de la société françaises », comme le dit le Code civil au sujet de la naturalisation (art. 21-24). Un exemple d’assimilation réussi nous est donné par la diaspora provenant de l’ancienne Indochine française. Dans une récente étude, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie met en avant, en s’appuyant sur les données de l’Insee, la remarquable intégration sociale et économique des immigrés de première et de deuxième génération venant du Cambodge, du Laos et du Vietnam. Cette émigration trouve son origine dans les guerres qui suivirent le départ des Français et l’instauration de régimes communistes en 1975. Lors de l’exil de ces réfugiés appelés “boat people”, la France se montra particulièrement accueillante.
Cette étude souligne que cette immigration d’Asie du Sud-Est se caractérise par un niveau scolaire supérieur à la moyenne (le ministère de l’Éducation nationale parle de “sur-réussite”), par une excellente insertion sur le marché du travail (3% de chômeurs) et par une endogamie nettement inférieure à l’immigration extra-européenne.
C’est aussi cela, être Français.
M. de Fraguier
- La Constitution ainsi que l’ensemble des textes législatifs et réglementaires se trouve sur le site public : legifrance.gouv.fr
- Les cours du professeur Héran sont disponibles en libre accès sur le site : college-de-France.fr
- Pour mémoire, tous mes blocs-notes se trouvent sur : histoire-en-cours.com
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