Le Bloc-notes : Autant en emporte le vent
- M.de_Fraguier
- 2 févr.
- 5 min de lecture
“Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.”
Charles Péguy – Notre jeunesse (1910)

« Nous sommes au bord du gouffre. L’impôt n’est pas la solution, c’est le problème. »
M. Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, le 29 septembre 2024.
« La dette de l'État, déjà immense […], s'est encore accrue […]. L’augmentation des impôts en a été la suite nécessaire […]. Les esprits sont dans l’agitation ; mais une assemblée des représentants de la Nation n’écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. »
Qui parle ainsi ? L’un des 6 présidents de la République, des 22 Premiers ministres, de la cinquantaine de titulaires des portefeuilles des Finances, de l’Économie et du Budget depuis 1974, date du dernier budget en excédent ?
La bonne réponse est … Louis XVI, lors de l'ouverture des états généraux le 5 mai 1789 !
Et qui a dit : « C'est la raison pour laquelle nous devrons reprendre l'étude des cahiers de doléances afin que s'expriment dans notre société es attentes souvent les plus inexprimées, qui sont celles des milieux sociaux exclus du pouvoir » ?
Louis XVI ? Non. François Bayrou !
La dette d’un État, d’une entreprise, d’un particulier est la conséquence d’un budget en déséquilibre, où les dépenses excèdent les recettes. Or, depuis quarante ans, la France est en déficit budgétaire. Dans sa déclaration de politique générale le 14 janvier, le Premier ministre a cette phrase qui aurait pu être celle du roi il y a 235 ans : « Cette dette est une épée de Damoclès au-dessus de notre pays ». Les chiffres donnent, il est vrai, le vertige : 1000 milliards en 2003, 2000 milliards en 2013, 3000 milliards en 2023. Cependant, la caricature ci-dessus, publiée par le journal Le Triboulet au début de la IIIe République, montre que les difficultés budgétaires sont intemporelles.
Force est de constater que, sur ce plan, ni la monarchie ni la république ne sont des régimes politiques vertueux. Si l’on ne peut comparer l’économie française de la fin du XVIIIe siècle avec celle du début du XXIe siècle, en revanche, on peut regarder ce que représente la dette de l’État en proportion de la richesse produite. Elle était d’environ 80 % en 1788. Elle est actuellement de 110,5 %. Le général de Gaulle, pour qui des finances saines étaient la condition sine qua non de l’indépendance nationale, déclarait en 1963 à la télévision : « L’État, qui a pour rôle et pour raison d’être de servir l’intérêt général, n’a pas droit au laisser-aller ».
Il est assez instructif de pousser la comparaison plus loin. En 2022, la protection sociale et la santé publique, ce que l’on appelle “l’État-providence”, représentent plus de la moitié des dépenses publiques. Si l’on ajoute l’enseignement, on arrive à près des deux tiers (Source : Insee).
C’est ici que se trouve la principale différence entre l’Ancien Régime et la période contemporaine. Sous la monarchie de droit divin, ce que nous appelons l’Assistance publique et l’Éducation nationale relevaient non pas de l’État, mais de l’Église catholique. Dans le sillage de la parabole du Bon Samaritain, l’aide à son prochain est au centre du message chrétien. De plus, la connaissance de l’enseignement de Jésus rend nécessaire la maitrise de l’écriture pour en assurer sa diffusion et la maitrise de la lecture pour en comprendre le sens.
C’est ainsi qu’apparaissent dès le haut Moyen Âge des écoles au sein des monastères. Réservées aux enfants que l’on prépare à la vie de moines ou de moniales, elles vont permettre la perpétuation de la culture religieuse par l’écriture manuscrite dans les scriptoriums. Si la règle que suivent ces religieux est celle de la clôture, ils se doivent d’accueillir, au nom de la charité et de l’hospitalité, les pèlerins, mendiants, malades qui se présentent à leur porte. C’est aussi la période de la création dans les villes d’hôtel-Dieu, hôpitaux avant l’heure, comme celui de Paris créé par son évêque au VIIe siècle.
Le XIIe siècle voit l’apparition des petites écoles élémentaires dans les villes et dans le monde rural, le plus souvent confiées aux curés et ouvertes aux plus démunis. Les historiens parlent d’une “renaissance scolaire”. À la même époque, des communautés de maîtres et d’étudiants qui ont le statut de clerc sont à l’origine des premières universités.
À partir du XVIe siècle, les congrégations enseignantes, comme la Compagnie de Jésus (les Jésuites), l’Oratoire de saint Philippe Néri (les Oratoriens, dont j’ai été l’élève), les Frères des Écoles chrétiennes (les Lasalliens), vont créer de très nombreux écoles et collèges dans tout le royaume, souvent à la demande de la bourgeoisie.
Notons aussi le rôle des congrégations féminines, comme les Ursulines, la congrégation Notre-Dame en Lorraine, les Sœurs de la Charité de Nevers, les Sœurs de la Providence de Rouen, qui s’occupent des jeunes filles, l’éducation chrétienne passant par les femmes au sein de la famille. C’est la figure familière, véhiculée par la littérature, puis par le cinéma, de la “bonne sœur”, voilée de pied en cap (!), toute dévouée à l’instruction et aux soins des plus modestes.
Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que se formalise l’idée que l’État doit prendre en charge l’enseignement avec la publication par un membre de la noblesse parlementaire, René de La Chalotais, d’un Essai d'éducation nationale.
Constatons que, sur un plan strictement budgétaire, la volonté des républicains laïcs et anticléricaux de reprendre à l’Église catholique la maîtrise de l’enseignement et des soins représente un coût difficile à financer de nos jours par l’État. Inutile, cependant, de songer à revenir en arrière. Ce qui a permis pendant des siècles au clergé d’accomplir bénévolement sa mission de soutien aux plus démunis était de disposer des revenus de donations royales, seigneuriales puis bourgeoises, chacun préparant ainsi son salut au Ciel. En 1789, un peu plus d’un mois après avoir voté l’article 17 de la Déclaration des droits de l’Homme qui garantissait l’inviolabilité de la propriété, la toute nouvelle Assemblée nationale décidait la nationalisation, c’est-à-dire la confiscation, des biens du clergé pour rembourser … la dette de l’État dont parlait Louis XVI. Tous ces anciens députés du Tiers, qui étaient des notables lettrés, avaient tué la poule aux œufs d’or chère à La Fontaine !
Cette période étant celle des paradoxes, c’est à un membre de la haute noblesse et du haut clergé, l’évêque Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, que l’on doit cette initiative. Il mettra en avant que l’Église n’était pas propriétaire, mais dépositaire des biens qu’elle avait reçus pour accomplir ses fonctions d’assistance et d’instruction dans la société. Cependant, cette laïcisation de ces deux fonctions n’alla pas sans reconnaitre ce monopole de fait du clergé. Trois mois plus tard, l’Assemblée supprimera les ordres religieux à l’exception (provisoire) des congrégations jugées « utiles », en l’occurrence celles actives dans le secours aux indigents et aux malades ainsi que dans l’enseignement.
Comme tout citoyen, je me dois de contribuer à résoudre l’impasse budgétaire que connait notre pays. L’actuelle ministre des Comptes publics prévoit « plus de 30 milliards d’économies ». J’attire donc son attention sur le travail de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP), reconnue d’utilité publique, qui, en s’appuyant sur un rapport de l’Assemblée nationale d’avril 2024 arrive, à la conclusion que « l’enseignement public coûte 30% plus cher que l’enseignement privé », ce qui représente « près de 30 milliards d’euros chaque année ».
Que vive et prospère l’enseignement catholique !
M. de Fraguier
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